La professionnalité et la menace de disqualification
Restructurations et tentations actuelles
Pour entendre au mieux les mouvements que nous venons de spécifier, (ceux qui ont cours entre “usagers” et professionnels), il convient de souligner que ces mouvements se déploient dans un contexte sociétal en pleine mutation. Les institutions du soin et du travail social traversent en effet une période d’intenses restructurations. La jouissance de la casse, les fantasmes de casses (D. Anzieu, 1996) s’en donnent à coeur joie ; restructurer nécessite de considérables remaniements des formes antérieures, et ne va pas sans jouer la destruction.
Le travail social est ainsi spécifiquement marqué par le départ d’une génération de fondateurs. Imbibés d’idéologie managériale, les “nouveaux” directeurs qui accèdent aux commandes potentialisent les disqualifications des professionnels, en disqualifiant l’histoire et les pratiques antérieures. Ils sont (parfois) explicitement mandatés pour mettre de l’ordre dans ce qui est désigné, pour les besoins de la cause, comme le “chaos antérieur” dans lequel les travailleurs sociaux “faisaient vraiment ce qu’ils voulaient”, et autres arguties du même acabit. Les professionnels qui n’ont pas la décence de tenir pour nulles et non avenues leurs pratiques antérieures deviennent dès lors les premières victimes de la disqualification qui se donne libre cours.
Ces remaniements ont lieu sous le couvert de “l’idéologie de la transparence” (Jean-Pierre Pinel 2009). Si confiance était faite antérieurement aux institutions pour penser leurs dispositifs et leurs pratiques, les restructurations en cours détruisent ces contrats de confiances détruisant dans le même temps l’ensemble des appareillages psychiques existants (les contrats narcissiques P. Aulagnier 1975), et démutisant ce qui, des pactes dénégatifs (R. Kaës 1989), se doit de demeurer silencieux et obscur, sous peine de déliaison, et de débordement des angoisses mortifères, qu’ils avaient pour tâche de maintenir liées.
Les injonctions sécuritaires actuelles déclinent une volonté (politique) de parer à tout risque. Elles y travaillent à partir notamment de la constitution de “référentiels de bonnes pratiques”. Dans un tel contexte, ces “bonnes” pratiques font entrevoir le risque majeur d’un désengagement affectif et relationnel des “nouveaux” professionnels, investissement subjectif qui constitue pourtant la condition même du soin et de l’accompagnement. Elles profilent une nouvelle ère, celle des techniciens, n’ayant d’autre rôle que d’appliquer les procédures ad hoc, permettant le déploiement d’un fantasme de “traçabilité” sans faille*Il n’est que de penser à l’obligation de la mise en place des cahiers d’incidents au sein des établissements, et du pointage rigoureux dont ils sont le lieu, aux fins de fournir aux tutelles des indicateurs de la montée des violences et des incivilités, justifiant en retour les procédures sécuritaires, ad libitum.
Nous avons souligné comment l’engagement du professionnel a partie liée avec un éprouvé de sécurité interne et de solidarité groupale qui découlent d’un don de légitimité*Selon la formule précédemment citée de Paul Fustier, à propos de la “légitimité”.. Une telle position se situe aux antipodes du sécurité-sécuritaire et de la déstabilisation constante qui, de procédures d’évaluations en démarches d’accréditation, ne permet plus aux équipes de s’installer dans des liens “suffisamment” ombragés et silencieux. Les “nouvelles” procédures managériales détruisent les cultures locales (les expériences accumulées), et l’histoire où elles se sont tramées, ces bricolages singuliers où se fondent le narcissisme et la créativité des équipes.
Tentation est ainsi faite au professionnel d’une “pensée prête à penser”. Peut-être ne restera-til sous peu que l’alternative d’emprunter les sentiers de la résistance. Il importe en effet dans les temps actuels d’être attentif à ce qui peut être préservé (voire fabriqué) des zones de conflictualité*Guy Laval, soutient la thèse selon laquelle en l’absence de conflictualité externe (au sein d’une société), la conflictualité, condition du fonctionnement de l’appareil psychique, ne peut se maintenir., celles qui permettent que des processus de pensée autoréflexifs, et des mises en sens élaboratives demeurent possibles. C’est à ces conditions que les professionnels seront à même de faire revenir (cycliquement) l’investissement des “usagers” au coeur de leurs préoccupations.
02•03•2009
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